Un changement de regard
La notion de sexualité positive s’inscrit dans un déplacement plus large du regard porté sur la sexualité. Pendant longtemps, et souvent à juste titre, celle-ci a été pensée d’abord à partir de ses risques, de ses troubles ou de ses transgressions : infections sexuellement transmissibles, grossesses non prévues, violences sexuelles, dysfonctions, souffrances intimes. Ces enjeux demeurent essentiels. Mais ils ne suffisent pas à dire toute la réalité de la vie sexuelle humaine.
Dans le prolongement de la définition de la santé sexuelle proposée par l’Organisation mondiale de la santé, la sexualité positive peut être comprise comme une approche positive et respectueuse de la sexualité et des relations sexuelles, incluant la possibilité d’expériences à la fois sûres et plaisantes, libres de coercition, de discrimination et de violence (World Health Organization, 2006). Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de se demander ce qu’il faut prévenir, réparer ou traiter, mais aussi ce qui, dans la sexualité, peut soutenir le bien-être, la liberté, la parole, la dignité et la qualité du lien.
Ce changement de regard n’efface donc pas les difficultés. Il élargit simplement la focale. Il rappelle que la sexualité ne se résume ni à ses dangers ni à ses symptômes, et qu’elle engage aussi l’expérience subjective, le rapport à soi, à l’autre, au corps, au désir et à l’intimité.
La sexualité positive ne nie ni les risques, ni les souffrances, ni les violences. Elle rappelle simplement qu’une vie sexuelle ne se réduit pas à ce qu’il faut prévenir ou réparer.
Un appui pour la clinique
Cette évolution n’a pas seulement une portée théorique. Elle présente aussi un réel intérêt clinique. En consultation, la sexualité se donne souvent d’abord à voir sous la forme d’une plainte : baisse du désir, douleurs, décalage dans le couple, inhibition, honte, blessure ancienne, difficulté à se parler, sentiment d’échec ou d’incompréhension. Une approche de la sexualité positive ne nie rien de cela. Elle invite simplement à ne pas s’y arrêter.
Elle conduit le clinicien à ne pas réduire la sexualité à ce qui dysfonctionne, mais à explorer aussi ce qui pourrait la rendre plus habitable. Williams, Thomas, Prior et Walters (2015) décrivent ainsi la positive sexuality comme une approche centrée sur les forces, le bien-être, la diversité des vécus, l’autodétermination, la communication ouverte, l’éthique relationnelle et une compréhension non stigmatisante de la sexualité. Dans cette perspective, la clinique ne consiste plus seulement à identifier un déficit ou à corriger un trouble, mais aussi à repérer ce qui peut soutenir une expérience sexuelle plus juste, plus libre et plus cohérente avec la personne.
Une boussole pour l’accompagnement
En ce sens, la sexualité positive peut devenir une véritable boussole pour l’accompagnement. Elle modifie la manière d’écouter, d’évaluer et d’intervenir. Au lieu de demander uniquement : « Qu’est-ce qui ne va pas ? », elle invite aussi à demander : « Qu’est-ce qui permettrait ici davantage de sécurité, de respect, de liberté ou de confort ? » ou encore : « Quelles conditions rendraient cette sexualité plus vivable pour cette personne ou pour ce couple ? »
Cette inflexion est importante. Elle permet d’intégrer dans le travail clinique des dimensions parfois reléguées à l’arrière-plan, alors même qu’elles sont décisives : le sentiment de sécurité, le respect, l’estime sexuelle, l’autodétermination, la capacité à parler de sexualité, ou encore le fait de se sentir en accord avec son vécu intime. C’est précisément ce que soulignent Mitchell, Lewis, O’Sullivan et Fortenberry (2021), lorsqu’ils plaident pour une reconnaissance plus claire du bien-être sexuel comme dimension propre, distincte d’une approche strictement centrée sur les risques.
Pour les professionnels, cela change concrètement plusieurs choses : il ne s’agit plus seulement de réduire un symptôme, mais aussi d’identifier les conditions relationnelles, subjectives et parfois contextuelles qui permettraient une sexualité plus ajustée. Pour les couples, cela ouvre une autre manière de comprendre leurs difficultés : non plus seulement comme un problème à faire disparaître, mais comme le signal qu’il faut peut-être reconstruire de la sécurité, de la parole, de la confiance ou de la liberté.
En clinique, la question n’est pas seulement : « Qu’est-ce qui ne va pas ? » mais aussi : « Qu’est-ce qui permettrait à cette sexualité d’être vécue avec plus de sécurité, de respect et de liberté ? »
Les limites d’un mot séduisant
Le terme mérite cependant d’être manié avec prudence. La sexualité positive peut vite devenir un mot séduisant, consensuel, presque évident, au risque de masquer ses ambiguïtés.
Il ne s’agit pas de promouvoir une sexualité idéalisée, performante ou constamment épanouie. Il ne s’agit pas non plus de nier les conflits, les asymétries, les blessures ou les violences qui traversent parfois l’intime. La pertinence de cette notion tient justement à sa capacité à ouvrir le regard sans imposer une nouvelle norme.
Parler de sexualité positive n’a de sens que si l’on entend par là une approche qui élargit la clinique sans effacer la complexité du réel. Ce n’est pas une injonction au bonheur sexuel. C’est une manière de rappeler qu’une vie sexuelle ne se définit pas seulement par l’absence de maladie ou de problème, mais aussi par les conditions dans lesquelles elle peut être vécue avec davantage de sécurité, de respect, de liberté et de justesse.
Dans le couple, une sexualité qui peut se dire
Dans un couple, une sexualité positive commence souvent là : dans la possibilité de parler. Pouvoir dire ce que l’on aime, ce que l’on n’aime pas, ce que l’on souhaite, ce que l’on ne souhaite pas, ce qui fait peur, ce qui blesse, ce qui manque, ce qui change. Non pas dans un idéal de transparence totale, mais dans un climat où la parole sexuelle n’expose pas immédiatement à la honte, au reproche ou à la fermeture défensive.
Une sexualité positive n’est donc pas celle d’un couple qui parle parfaitement de sexe. C’est d’abord celle d’un couple où la sexualité peut devenir dicible. Pour les praticiens, ce point est essentiel : avant même de travailler le désir, la fréquence ou la satisfaction, il est souvent nécessaire de restaurer un espace dans lequel la parole puisse circuler sans danger.
Dans le couple, un consentement qui reste vivant
Le consentement, dans le couple, ne se réduit pas à l’absence de refus. Il suppose que chacun puisse réellement dire oui, non, pas maintenant, autrement, plus lentement, ou pas dans ces conditions-là. Une sexualité positive s’incarne donc dans la possibilité concrète de refuser sans punition affective, de proposer sans imposer, d’accueillir une limite sans la vivre immédiatement comme un rejet total de la relation.
Dans cette perspective, le couple n’est pas un lieu où l’accès au corps de l’autre irait de soi. Il reste un lieu de rencontre, donc aussi de liberté. Cliniquement, cela invite à être attentif non seulement aux comportements, mais au climat relationnel dans lequel les interactions sexuelles prennent place.
Dans le couple, un écart qui peut se travailler
Beaucoup de couples souffrent moins d’une absence de sexualité que d’un écart mal vécu. L’un désire plus, l’autre moins ; l’un a besoin de spontanéité, l’autre de sécurité ; l’un veut parler, l’autre évite ; l’un cherche la nouveauté, l’autre la stabilité. Une sexualité positive ne supprime pas ces différences. Elle aide plutôt le couple à ne pas les transformer trop vite en faute, en dette ou en accusation.
Elle permet de penser l’écart comme une donnée relationnelle à travailler, et non comme la preuve qu’un des deux fonctionnerait mal. Pour les professionnels, cela implique de sortir d’une logique implicite du « bon niveau de désir » ou de la « bonne sexualité de couple », afin d’accompagner plutôt la recherche d’un ajustement possible entre deux subjectivités.
Dans le couple, un plaisir qui a sa place sans devenir une obligation
Parler de sexualité positive, c’est aussi redonner une place légitime au plaisir. Mais ce plaisir ne doit pas devenir à son tour une norme tyrannique. L’enjeu n’est pas d’exiger une sexualité toujours satisfaisante, intense, inventive ou épanouissante. L’enjeu est plutôt de reconnaître que l’intimité sexuelle ne se réduit ni à un devoir conjugal, ni à une simple régulation de tension, ni à une validation de soi.
Le plaisir peut y avoir sa place, parfois centrale, parfois plus discrète, mais sans obligation de résultat. Cette nuance est précieuse en clinique : elle permet d’éviter de remplacer une norme restrictive par une autre, plus moderne en apparence, mais tout aussi contraignante.
Dans le couple, chacun reste sujet
C’est sans doute le point le plus important. Une sexualité positive s’incarne dans un couple lorsque chacun peut rester sujet dans la relation : sujet de son désir, de ses limites, de son rythme, de son histoire, de ses ambivalences. L’autre n’est alors ni un instrument de satisfaction, ni un simple répondant, ni un problème à corriger. Il reste un autre, avec sa propre intériorité.
Cliniquement, cela change beaucoup de choses. Il ne s’agit plus seulement de rétablir une fonctionnalité sexuelle, mais de restaurer des conditions de rencontre plus justes. Cela suppose parfois de travailler la sécurité, parfois la communication, parfois le rapport au corps, parfois la honte, parfois les représentations du couple ou de la sexualité elles-mêmes.
Une sexualité vivante, et non parfaite
Enfin, une sexualité positive dans le couple n’est pas une sexualité lisse. Elle peut être traversée par la fatigue, les malentendus, les blessures anciennes, les décalages de rythme, les étapes de vie, les transformations du corps, de la santé ou du lien. Ce qui la rend positive, ce n’est pas l’absence de difficulté. C’est la possibilité de traverser ces réalités sans humiliation, sans contrainte et sans effondrement du lien.
En ce sens, la sexualité positive désigne moins un idéal qu’une orientation. Elle invite à penser une intimité plus respectueuse, plus libre, plus ajustée, et davantage ouverte à la parole. Pour les couples, cela peut être une manière moins culpabilisante de regarder leur vie sexuelle. Pour les professionnels, cela offre un cadre utile pour accompagner sans réduire la sexualité à ses seuls symptômes.
Dans le couple, une sexualité positive n’est pas une sexualité parfaite. C’est une sexualité dans laquelle chacun peut parler, consentir, désirer, hésiter, refuser, chercher et se retrouver sans que l’intimité devienne un lieu de contrainte, de honte ou de disqualification.
Références
- Mitchell, K. R., Lewis, R., O’Sullivan, L. F., & Fortenberry, J. D. (2021). What is sexual wellbeing and why does it matter for public health? The Lancet Public Health, 6(8), e608–e613.
- Williams, D. J., Thomas, J. N., Prior, E. E., & Walters, W. (2015). Introducing a multidisciplinary framework of positive sexuality. Journal of Positive Sexuality, 1, 6–13.
- World Health Organization. (2006). Defining sexual health: Report of a technical consultation on sexual health. World Health Organization.