Depuis de nombreuses années, j’accompagne des couples, des hommes et des femmes dans les difficultés de leur relation et de leur sexualité. Parmi les motifs fréquents de consultation, l’absence de désir chez certaines femmes apparaît parfois liée à des douleurs sexuelles persistantes, anciennes, et pourtant jamais véritablement prises en charge. Dans certains milieux évangéliques, ces difficultés prennent un relief particulier : la sexualité y a parfois été pensée à partir de l’abstinence avant le mariage, de l’idéal de pureté, de la retenue, voire de la crainte, sans que l’entrée dans la sexualité conjugale soit réellement préparée. La littérature disponible apporte ici un éclairage précieux, en montrant que certaines douleurs sexuelles peuvent aussi être comprises à partir de l’histoire sexuelle, du trauma et des représentations intériorisées de la sexualité.
Dans certains contextes évangéliques, les douleurs sexuelles ne relèvent pas seulement d’un problème corporel : elles peuvent aussi s’inscrire dans une manière d’avoir appris à penser la sexualité, l’abstinence et l’entrée dans la vie conjugale.
Une question déjà repérée dans le monde évangélique francophone
Cette question n’est pas entièrement nouvelle. Dans l’espace francophone, Agnès Camincher attirait déjà l’attention, en 2020, sur le lien possible entre abstinence avant le mariage et difficultés sexuelles après l’union, en particulier autour de l’impossibilité de pénétration et des troubles sexuels rencontrés en milieu évangélique. Son article a eu le mérite de situer clairement le problème : il ne s’agit pas seulement de douleurs sexuelles en général, mais de troubles pouvant apparaître dans un cadre ecclésial précis, marqué par certaines représentations évangéliques de la sexualité.
Cet apport est important, car il rappelle que pour certaines femmes issues de milieux évangéliques, l’entrée dans la sexualité conjugale ne se fait pas sans tension, sans peur, ni sans souffrance. Lorsqu’une sexualité a été longtemps pensée avant tout sous l’angle de l’interdit, de la vigilance ou du danger moral, le passage vers une sexualité conjugale vécue comme bonne, libre et paisible ne va pas nécessairement de soi.
La culture de pureté évangélique ne se réduit pas à l’abstinence
Une étude publiée en 2025 dans Sociology of Religion prolonge cette réflexion en examinant l’effet de certains tropes typiques de la purity culture évangélique blanche américaine. Son intérêt est précisément de replacer la question dans un cadre évangélique spécifique. Cette culture ne valorisait pas seulement l’abstinence avant le mariage. Elle véhiculait aussi des attentes fortes autour du rôle sexuel de l’épouse après le mariage, dans un cadre où la sexualité féminine pouvait être pensée comme dangereuse avant l’union et attendue ensuite comme allant de soi.
Dans cette étude, l’adhésion à ces représentations est associée à davantage de douleurs sexuelles, mais aussi à une moindre satisfaction sexuelle et conjugale pour plusieurs d’entre elles. Inversement, ne jamais avoir adhéré à ces schémas apparaît plutôt protecteur.
Ce point rejoint, sous une autre forme, les constats déjà formulés par Agnès Camincher. Le problème n’est pas seulement ce qui est dit sur l’abstinence, mais aussi la manière dont, dans certains milieux évangéliques, la sexualité féminine est imaginée, entourée d’attentes, puis parfois brusquement attendue comme naturelle et disponible une fois le mariage célébré.
Le problème n’est pas seulement l’appel à l’abstinence avant le mariage, mais aussi la manière dont certains milieux évangéliques préparent — ou ne préparent pas — à la sexualité conjugale.
Une étude récente sur les douleurs sexuelles chez des femmes chrétiennes
Une autre étude, publiée en 2026 dans The Journal of Sexual Medicine, s’est intéressée aux facteurs associés aux douleurs sexuelles chez des femmes chrétiennes américaines ayant fréquenté régulièrement l’Église pendant l’adolescence. Même si l’étude parle plus largement de femmes chrétiennes, elle éclaire bien des problématiques rencontrées dans certains univers évangéliques, notamment lorsque l’abstinence avant le mariage et la pureté sexuelle occupent une place centrale dans la socialisation sexuelle.
Les chercheurs ont examiné en particulier trois dimensions : le moment du début de la sexualité, la manière dont la sexualité avait été expliquée par la mère, et l’existence d’antécédents d’abus. Le résultat le plus marquant est double. D’une part, les antécédents d’abus apparaissent surtout associés aux douleurs sexuelles sans obstruction de la pénétration. D’autre part, le fait d’avoir commencé sa vie sexuelle après le mariage est associé à une probabilité plus élevée des formes les plus sévères de douleur, avec impossibilité de pénétration.
Ces résultats ne signifient pas que l’attente avant le mariage serait en elle-même pathologique. Ils montrent plutôt que, dans certains contextes religieux, la manière dont une femme entre dans la sexualité compte profondément. Une sexualité longtemps pensée sous l’angle de l’interdit, de la peur ou du risque ne devient pas toujours paisible du seul fait du mariage.
Dans certains milieux évangéliques, le mariage ne suffit pas toujours, à lui seul, à transformer une sexualité longtemps redoutée en expérience sereine, positive et satisafaisante.
Ce que ces études permettent de dire — et ce qu’elles ne disent pas
Il faut rester prudent. Ces travaux ne permettent pas de dire simplement que « l’éducation évangélique provoque des douleurs sexuelles », ni que toute parole évangélique sur la sexualité serait nocive. Ce serait caricatural.
En revanche, ils permettent de dire quelque chose de plus fin : dans certains milieux évangéliques, certaines douleurs sexuelles peuvent être favorisées par un ensemble de facteurs qui se renforcent entre eux, comme le trauma, la honte, l’ignorance du corps, l’anxiété, la peur de la sexualité, ou encore des représentations très rigides du rôle conjugal. Le mariage, à lui seul, ne suffit pas toujours à transformer un rapport craintif ou tendu à la sexualité en expérience paisible et incarnée.
Autrement dit, la manière dont la sexualité a été pensée, transmise et intériorisée dans certains contextes évangéliques peut compter autant que les normes elles-mêmes.
Pourquoi cette question concerne aussi les Églises évangéliques
Pour les responsables d’Église, les accompagnants, les couples et les jeunes adultes issus du monde évangélique, ces études rappellent un point simple : parler de sexualité ne consiste pas seulement à transmettre un cadre moral. Il faut aussi permettre une parole juste sur le corps, le consentement, le désir, la progressivité, les peurs éventuelles, et la réalité du vécu conjugal.
Une parole évangélique responsable sur la sexualité devrait aider les personnes à entrer dans une vie relationnelle et sexuelle plus libre, plus respectueuse, et plus paisible. Lorsqu’une pédagogie de la sexualité nourrit surtout la honte, le silence ou la peur, elle risque au contraire de fragiliser.
C’est aussi ce que rendent visibles, chacune à leur manière, les observations cliniques, l’article de Camincher et les études plus récentes : il ne suffit pas de transmettre un idéal. Encore faut-il aider concrètement les personnes à habiter leur corps, leur désir, leur liberté et la rencontre avec l’autre.
Un point important : il existe des aides
Si une femme se sent concernée par des douleurs lors des rapports, par une peur importante de la pénétration, ou par une impossibilité persistante à vivre sereinement sa sexualité conjugale, il ne faut pas rester seule avec cela. Ces difficultés existent, elles sont connues, et elles peuvent être prises en charge.
La première étape peut être de consulter une gynécologue formée à la sexologie, ou plus largement un professionnel compétent en sexologie clinique, afin d’évaluer la situation avec sérieux et délicatesse. Il ne s’agit ni de minimiser, ni de dramatiser, mais d’ouvrir un espace où le corps, l’histoire personnelle et la dimension relationnelle puissent être entendus ensemble.
Pour trouver un professionnel formé, vous pouvez consulter la carte interactive de l’AIUS : https://aius.fr/carte-interactive/
Il existe des prises en charge sérieuses. Une douleur sexuelle n’est pas une fatalité, et elle ne doit pas être portée seule dans le silence.
Conclusion
Ces recherches ne disqualifient pas la foi. Elles invitent à relire avec lucidité certaines manières, dans les milieux évangéliques, de parler de sexualité, d’abstinence et de mariage. Si la sexualité, pourtant pensée comme bonne et voulue par Dieu, est transmise dans un registre où dominent la peur, la honte ou la méfiance à l’égard du corps, elle risque alors d’être vécue, pour certaines personnes, dans la tension plutôt que dans la satisafction et la jouissance.
À l’inverse, une parole plus juste, plus informée et plus respectueuse de l’expérience humaine peut devenir un véritable facteur de protection. C’est sans doute l’un des enjeux majeurs aujourd’hui : parler de sexualité, dans les Églises évangéliques, d’une manière à la fois fidèle, incarnée et réellement aidante.
Références
- Camincher, A. (2020). Abstinence choisie avant le mariage… Subie après, trouble sexuel en milieu évangélique. Sexualités Humaines, 44.
- Sawatsky, J., Lindenbach, R., Wray Gregoire, S., & Gregoire, K. (2025). Sanctified Sexism: Effects of Purity Culture Tropes on White Christian Women’s Marital and Sexual Satisfaction and Experience of Sexual Pain. Sociology of Religion, 86(4), 519–543.
- Sawatsky, J., Mize, L., Gregoire, K., Leonard Hodges, A., Lindenbach, R., & Wray Gregoire, S. (2026). The etiology of sexual pain in American Christian women: associations of sexual debut, maternal teachings on sex, and abuse history with pain severity. The Journal of Sexual Medicine, 23, qdag020.