En consultation, une question revient souvent : « Pourquoi je n’ai plus de désir ? », alors même que les partenaires s’aiment. Cette question est surtout posée par des femmes, même si de plus en plus d’hommes de tous âges expriment aujourd’hui la même difficulté. La personne peut même avoir envie d’avoir du désir. Elle peut vouloir que la relation sexuelle se passe bien. Et pourtant, quelque chose bloque.
Une personne peut avoir envie d’avoir du désir, aimer son partenaire, souhaiter que la relation sexuelle se passe bien, et pourtant se sentir freinée.
Le modèle du double contrôle
En 1996, Erick Janssen et John Bancroft ont proposé le modèle du double contrôle de la réponse sexuelle. Leur idée est simple : la réponse sexuelle dépend d’un équilibre entre deux systèmes. D’un côté, ce qui favorise l’excitation. De l’autre, ce qui l’inhibe. Ces deux systèmes agissent en même temps.
Cette approche permet de sortir d’une question souvent culpabilisante : « Pourquoi n’as-tu plus de désir pour moi ? » Elle déplace aussi le travail thérapeutique. Il ne s’agit plus seulement de chercher pourquoi le désir manque, mais de comprendre ce qui, à un moment donné, prend le dessus.
On peut représenter cela avec l’image d’un accélérateur et d’un frein. L’accélérateur correspond à ce qui stimule : une sensation agréable, une pensée érotique, une proximité affective, un climat rassurant. Le frein correspond à ce qui retient : la peur de ne pas être à la hauteur, la fatigue, le stress, une tension dans le couple, une pensée parasite ou encore la crainte des conséquences.
Le manque de désir ne signifie pas toujours absence d’élan. Il peut aussi indiquer que les freins prennent momentanément plus de place que ce qui stimule.
Cette image est utile parce qu’elle montre qu’une personne peut avoir envie et être freinée en même temps. C’est souvent ce qui se passe dans les difficultés sexuelles. Quelqu’un peut dire : « J’ai envie, mais mon corps ne suit pas. » Ce n’est pas contradictoire. L’accélérateur est présent, mais le frein l’est aussi. Et parfois, le frein pèse plus lourd.
Nous ne sommes pas tous sensibles de la même manière à ces deux systèmes. Certaines personnes ont un système d’excitation très réactif. D’autres ont un système d’inhibition plus fort. Ces différences sont relativement stables, mais elles s’expriment toujours dans une situation précise. On peut donc se sentir libre et disponible dans un contexte, puis bloqué dans un autre.
Le désir ne commence pas toujours par une envie spontanée
Les travaux de Rosemary Basson ont ensuite permis d’aller plus loin, notamment dans la compréhension du désir féminin. Elle montre que, dans les relations durables, le désir n’apparaît pas toujours de manière spontanée. Beaucoup de femmes décrivent plutôt un désir qui émerge progressivement au cours de l’expérience relationnelle, émotionnelle et corporelle.
L’entrée dans la sexualité peut alors être motivée non par une pulsion immédiate, mais par le désir de proximité, de tendresse, d’intimité ou de connexion avec le partenaire. Le désir apparaît ensuite au cours de l’échange.
Cette compréhension change beaucoup de choses dans le couple. Elle évite de réduire la difficulté à des accusations comme : « Tu ne me désires plus », « tu te mets trop de pression » ou « tu ne fais pas d’effort ». Récemment, une patiente évoquait son manque de désir et l’énorme culpabilité qu’elle ressentait en disant : « Je ne veux pas être tenue responsable s’il commet un adultère. »
Dans les relations durables, le désir n’est pas toujours le point de départ. Il peut aussi émerger progressivement, dans la rencontre, la sécurité et la qualité du lien.
Le problème est souvent plus complexe. Il peut y avoir du désir, mais aussi de l’anxiété. Il peut y avoir de l’amour, mais aussi de la rancœur. Il peut y avoir une proximité physique, mais pas assez de sécurité intérieure.
Basson souligne également que certains éléments relationnels jouent un rôle central dans la réponse sexuelle : le sentiment de confiance, la sécurité émotionnelle, la qualité de la communication ou encore la possibilité de se sentir accueillie sans pression. À l’inverse, les tensions relationnelles, le sentiment d’être utilisée, jugée ou émotionnellement seule peuvent devenir de puissants freins à l’excitation et au désir.
Le Sexual Tipping Point : quand l’équilibre bascule
Quelques années plus tard, Michael Perelman a développé une lecture complémentaire avec le modèle du Sexual Tipping Point. Il montre que cet équilibre ne dépend pas seulement de deux mécanismes, mais d’un ensemble de facteurs corporels, psychologiques, relationnels et culturels. Tous ces éléments s’additionnent à un moment donné. Certains favorisent l’excitation. D’autres renforcent l’inhibition.
Les facteurs qui favorisent ou freinent la réponse sexuelle sont parfois très différents d’une personne à l’autre. Chez certains, le sentiment de sécurité émotionnelle joue un rôle central. Chez d’autres, c’est plutôt la nouveauté, l’intensité des sensations, le sentiment d’être désiré ou encore la possibilité de lâcher prise.
À l’inverse, certaines expériences peuvent devenir fortement inhibantes : des conflits non résolus dans le couple, une éducation culpabilisante autour de la sexualité, la peur de décevoir, des douleurs, certaines expériences passées, la fatigue chronique, des traitements médicaux ou encore le sentiment d’être observé ou jugé pendant l’acte sexuel.
Une même situation peut être vécue de manière très différente selon les personnes. Là où certains auront besoin de spontanéité pour ressentir du désir, d’autres auront davantage besoin de sécurité, de prévisibilité et de temps.
La réponse sexuelle apparaît lorsque l’ensemble bascule du côté de l’excitation. Ce basculement peut tenir à peu de choses.
Ce qui freine, ce qui soutient
Ce basculement peut tenir à peu de choses. Une remarque maladroite peut casser l’élan. Une pensée comme « ça prend trop de temps » peut faire sortir de l’expérience. Une douleur anticipée peut empêcher le corps de se détendre.
À l’inverse, une parole rassurante, une stimulation mieux ajustée ou un climat relationnel plus apaisé peuvent rendre l’excitation possible, surtout lorsque le corps suit aussi : fatigue, douleurs, traitements, état hormonal ou santé générale comptent également.
Ce modèle rappelle aussi que la sexualité est vivante. Elle n’est pas stable une fois pour toutes. Elle varie selon les jours, la fatigue, l’histoire du couple, les expériences passées, l’état du corps, les traitements médicaux, les valeurs reçues et la manière dont chacun se sent avec lui-même.
Une difficulté sexuelle ne dit donc pas tout d’une personne, ni tout d’un couple. Elle indique plutôt qu’un équilibre est à comprendre.
Le travail thérapeutique
En consultation sexologique ou conjugale, cette lecture permet de sortir du simple « ça marche » ou « ça ne marche pas ». La question devient plus précise : qu’est-ce qui freine ? Qu’est-ce qui soutient ? Qu’est-ce qui manque pour que la rencontre puisse redevenir possible ?
Le travail thérapeutique ne consiste donc pas seulement à « retrouver du désir ». Il peut s’agir de recréer les conditions dans lesquelles le désir peut émerger : davantage de sécurité relationnelle, moins de pression, une meilleure qualité de présence à soi et à l’autre, une stimulation plus adaptée ou encore une réduction des facteurs de stress et d’inhibition.
Le corps et le psychisme ne sont pas séparés. Ils participent ensemble à la réponse sexuelle.
Conclusion
Comprendre cela peut déjà soulager. Le trouble sexuel n’est pas forcément une preuve d’échec. Il peut devenir un point d’entrée pour mieux comprendre ce qui se joue dans le corps, dans la relation et dans l’histoire de chacun.
C’est souvent à partir de cette compréhension que des changements deviennent possibles.
Références
- Perelman, M. A. (2021). Sexual Tipping Point®: A Biomedical-Psychosocial & Cultural Model. In A. D. Lykins (dir.), Encyclopedia of Sexuality and Gender. Springer. https://doi.org/10.1007/978-3-319-59531-3_48-1
- Bancroft, J. (2005). The endocrinology of sexual arousal. Journal of Endocrinology, 186(3), 411-427. https://doi.org/10.1677/joe.1.06233
- Bancroft, J., Graham, C. A., Janssen, E., & Sanders, S. A. (2009). The dual control model: Current status and future directions. Journal of Sex Research, 46(2-3), 121-142. https://doi.org/10.1080/00224490902747222
- Basson, R. (2000). The female sexual response: A different model. Journal of Sex & Marital Therapy, 26(1), 51-65. https://doi.org/10.1080/009262300278641
- Basson, R. (2003). Rethinking low sexual desire in women. BJOG: An International Journal of Obstetrics and Gynaecology, 110(7), 628-637. https://doi.org/10.1046/j.1471-0528.2003.02212.x